Sunday, February 11, 2007

Heureuse...

Le mystère de la charité de Jeanne d'Arc
par Charles Péguy

Et il n'y aura plus que de petites gens, depuis qu'une paroisse est venue, qui a tout pris pour elle.

Avant même qu'on ait commencé.

Il n'y aura plus jamais, éternellement jamais, que des petites gens.



Heureuse celle qui versa sur ses pieds le parfum de l'amphore, celle qui versa sur sa tête le parfum du vase d'albâtre, à Béthanie, dans la maison de Simon, surnommé le lépreux; sur ses pieds, sur ses vrais pieds, sur son corps charnel, sur sa tête réelle, sur la tête de son corps; heureuses toutes et tous, heureux pêle-mêle, pécheurs et saints. Il a été accordé, mon Dieu, aux pécheurs de ce temps-là, aux pécheurs de ce temps et de ce pays-là ce que vous avez refusé, mon Dieu, ce qui n'a pas été accordé aux saints, ce que vous n'avez pas accordé à vos saints de tous les temps. Il a été donné aux plus grands pécheurs d'alors et de là ce qui n'a pas été donné aux plus grands saints des plus grands siècles. Ce qui n'a pas été donné depuis : jamais. À personne. Heureuse celle qui d'un mouchoir, d'un vrai mouchoir, d'un mouchoir pour se moucher, d'un mouchoir impérissable, essuya cette face auguste, sa vraie face, sa face réelle, sa face d'homme, d'un blanc mouchoir blanc, cette face périssable; sa face pitoyable; et de le voir alors, dans cet état, le sauveur du genre humain, de le voir ainsi, lui, le sauveur de tout le genre humain, quel coeur insensible ne se fût amolli, quels yeux, quels yeux humains n'eussent versé des larmes; cette face de sueur, toute en sueur, toute sale, toute poussiéreuse, toute pleine de la poussière des chemins, toute pleine de la poussière de la terre; la poussière de sa face, la commune poussière, la poussière de tout le monde, la poussière sur sa face; collée par la sueur. Heureuse Madeleine, heureuse Véronique; heureuse sainte Madeleine, heureuse sainte Véronique, vous n'êtes pas des saintes comme les autres. Tous les saints sont saints, toutes les saintes sont saintes, mais vous vous n'êtes pas des saintes comme les autres. Tous les saints, toutes les saintes sont assis avec Jésus à la droite du Père. Tous les saints, toutes les saintes contemplent Jésus assis à la droite du Père. Et il y a, dans le ciel il a son corps d'homme, son corps humain glorieux, puisqu'il y est monté, tel que, le jour de l'Ascension. Mais vous autres, vous seuls, vous avez vu, vous avez touché, vous avez saisi ce corps humain dans son humanité, dans notre commune humanité, marchant et assis sur la terre commune. Vous seuls, vous l'avez vu par terre. Vous seuls, vous l'avez vu deux fois, et non pas une seulement; non pas une fois seulement, comme tous les autres, dans votre éternité; non pas seulement la deuxième fois, qui dure éternellement; mais une première fois, une fois antérieure, une fois terrestre; et c'est cela qui ne fut donné qu'une fois, c'est cela qui n'a pas été donné à tout le monde. Il y a plusieurs classes de saints, il y en a deux, et vous êtes de la première classe, et nous tous tous les autres, pécheurs et saints, nous ne sommes tous après que des ouvriers de la onzième heure ; et les saints mêmes, les autres saints dans le ciel, ils ne sont, après, désormais ils ne sont que des saints de la onzième heure. Car ils ne le voient que dans l'éternité, où on a le temps, et vous vous le voyez aussi dans l'éternité; et vous l'aviez vu, vous l'avez vu sur la terre, où l'on n'a pas le temps. Histoire unique, histoire terrestre, qui passa si vite, qui ne recommencera point. Mystère effrayant, vous avez approché ce mystère effrayant. Villes cathédrales, vous n'avez point vu cela. Vous enfermez dans vos églises cathédrales des siècles de prière, des siècles de sacrements, des siècles de sainteté, la sainteté de tout un peuple, montant de tout un peuple, mais vous n'avez pas vu cela. Et eux ils l'ont vu. Tous ils l'ont vu, sans se déranger, ceux qui étaient là et ceux qui étaient venus, ceux qui étaient venus exprès et ceux qui n'étaient pas venus exprès; les bergers, les mages, et l'âne, et le boeuf qui soufflait dessus pour le réchauffer. Il était à portée de la voix, il était à portée de la main, il était à portée des yeux, du regard des yeux, et cela ne recommencera point. Reims, vous êtes la ville du sacre. Vous êtes donc la plus belle ville du royaume de France. Et il n'y a pas de cérémonie plus belle au monde, il n'y a pas dans le monde de cérémonie aussi belle que le sacre du roi de France, dans aucun pays. Mais d'où venez-vous, ville de Reims, que faites-vous, cathédrale de Reims. Qui êtes-vous. Une étable, dans ce bourg perdu, une pauvre étable, dans ce pauvre petit bourg de Bethléem, une étable a vu naître une royauté qui ne périra pas, une simple étable, une royauté qui ne disparaîtra point dans les siècles des siècles, jamais, une étable a vu naître un roi qui régnera éternellement. Dans ce pays-là. Voilà ce qu'ils font dans ce pays-là. Et le roi de France, qui est le plus grand roi du monde, fait des entrées solennelles, il fait dans Reims une entrée solennelle, et rien n'est plus beau que l'entrée du roi dans Reims, rien n'est plus beau au monde, rien dans le monde n'est aussi beau, dans tout le monde; et vingt rois de France ont fait dans Reims, dans la cathédrale de Reims vingt entrées solennelles, vingt entrées somptueuses. Mais vous, Jérusalem, vous êtes plus heureuse; vous êtes heureuse entre toutes les villes; vous êtes infiniment plus grande, et plus heureuse, et plus honorée. Vous avez reçu un honneur infiniment plus grand. Vous êtes heureuse par dessus la tête de toutes les villes, car il est entré dans vos murs, monté sur l'ânon d'une ânesse; et cela ne recommencera point; et le peuple de ce pays-là jetait des palmes et des feuilles, des rameaux et des fleurs sous les pieds de l'ânesse. D'autres paroisses ont vu naître, ont fait naître, ont produit d'autres saints. Mais ces paroisses-là elles ont vu naître, elles ont fait naître, elles ont produit le grand saint, le saint des saints: quelle élection. Pendant que vous vous amusez, paroisses chrétiennes, à faire des saintes et des saints, une paroisse s'était levée de bonne heure. Elle s'était levée avant tout le monde. Et elle avait produit le saint qu'on ne refera point. Heureux celui qui se trouva là, juste au moment où il fallait porter sa croix, l'aider à porter sa croix, une lourde croix, sa vraie croix, cette lourde croix de bois, de vrai bois, sa croix de supplice, une lourde croix bien charpentée. Comme pour tout le monde, pour tous les autres suppliciés du même supplice. Un homme qui passait par là, sans doute. Ah il avait bien pris son temps, celui-là, cet homme qui passait par là, juste à ce point, juste alors, juste à ce moment-là. Cet homme qui passait juste là. Combien d'hommes depuis, des infinités d'hommes dans les siècles des siècles auraient voulu être là, à sa place, avoir passé, être passés là juste à ce moment-là. Juste là. Mais voilà, il était trop tard, c'était lui qui était passé, et dans l'éternité, dans les siècles des siècles il ne donnerait pas sa place à d'autres; et eux, les tard venus, ils ont été forcés de se rabattre sur d'autres croix, de s'exercer, de faire des exercices, de se rabattre à porter d'autres croix. De s'en fabriquer, eux-mêmes, d'autres croix. De s'en faire fabriquer. Artificiellement. Cela ne revient pas au même. Un homme de Cyrène, nommé Simon, qu'ils contraignirent de porter la croix de Jésus. Il n'a plus besoin, aujourd'hui, qu'on le contraigne d'avoir porté la croix de Jésus. Heureux surtout, heureux celui, et lui aussi il ne donnerait pas sa place à un autre, lui non plus, heureux celui qui pourtant ne le vit qu'une fois. Heureux celui, heureux surtout, heureux sur tous, le plus heureux de tous, heureux celui qui le vit dans le temps, et qui pourtant ne le vit qu'une fois. Heureux celui qui le vit dans le temple; et ensuite; car cela suffisait; fut rappelé comme un bon serviteur. C'était un vieil homme de ce pays-là; un homme qui approchait du soir et qui touchait au soir, au dernier soir de sa vie. Mais il ne vit pas se coucher son dernier soir sans avoir vu se lever le soleil éternel. Heureux cet homme qui prit l'enfant Jésus dans ses bras, qui l'éleva dans ses deux mains, le petit enfant Jésus, comme on prend, comme on élève un enfant ordinaire, un petit enfant d'une famille ordinaire d'hommes; de ses vieilles mains tannées, de ses vieilles mains ridées, de ses pauvres vieilles mains sèches et plissées de vieil homme. De ses deux mains ratatinées. De ses deux mains toutes parcheminées.

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